Karl Weick montre que les organisations ne se contentent pas « d’analyser des données » avant de décider. Les individus cherchent d’abord à comprendre ce qui se passe en échangeant entre eux, en s’appuyant sur leur expérience passée et en construisant une explication partagée qui leur paraît raisonnable. L’objectif n’est pas de trouver la réponse parfaite, mais une interprétation suffisamment cohérente pour permettre l’action.
Une fois qu’une explication semble convaincante, les organisations ont tendance à s’y accrocher. Elles deviennent moins attentives aux points de vue alternatifs ou aux signaux nouveaux — en particulier lorsque ceux-ci introduisent de l’incertitude ou de la confusion.
Dans cette perspective, l’IA s’intègre naturellement aux processus de construction du sens organisationnel, mais d’une manière particulière. En étant entraînée sur des données passées, elle renforce des interprétations rétrospectives. Elle peut stabiliser des catégories existantes et des récits dominants, en leur donnant une apparence de cohérence et de légitimité accrue. Cela peut être utile, mais cela réduit aussi la sensibilité à la nouveauté et à l’ambiguïté.
Weick insistait sur l’importance de résister à la simplification excessive. Les organisations fiables et adaptatives restent attentives aux anomalies, maintiennent plusieurs interprétations possibles et laissent le sens ouvert suffisamment longtemps pour apprendre. L’IA, au contraire, tend souvent à accélérer la stabilisation du sens en produisant des résultats clairs et confiants qui réduisent l’ambiguïté.
L’épisode du GPS illustre bien cette dynamique. Le GPS n’a pas pris une mauvaise décision — c’est moi qui ai failli. Je n’ai pas su rester vigilant et j’ai remplacé mon jugement par celui de la technologie. Le risque pour les organisations est similaire : le problème vient rarement de l’IA elle-même, mais de la manière dont elle est utilisée.
Contrairement à mon erreur de conduite, le coût d’une confiance excessive dans l’IA en entreprise est rarement immédiat ou visible. Il s’accumule progressivement : moindre attention aux signaux faibles, retard dans les ajustements stratégiques, baisse de l’expérimentation et affaiblissement de la capacité collective à donner du sens. L’efficacité peut s’améliorer à court terme, mais l’adaptabilité se détériore.