22/06/2026

L'effondrement du « ROI » du rôle de manager… Comment piloter la grande bascule ? (Partie 2)

Mon premier article sur l’effondrement du « ROI » du rôle de manager a ouvert les yeux sur une réalité devenue incontournable : pour que la fonction managériale redevienne désirable, la posture doit radicalement changer. Nous avons identifié les compétences critiques indispensables aux dirigeants de demain : l’Intelligence Émotionnelle (IE), le codéveloppement et la posture de manager-coach. Un consensus s'est formé sur la nécessité absolue d'accompagner le développement de ces nouvelles compétences pour réduire le fear factor « facteur peur » qui paralyse tant de talents face au leadership.

 

Cependant, identifier la cible ne suffit pas. Aujourd'hui, l'enjeu crucial est celui de l'implémentation : la grande bascule.

Pour opérer cette transition vers des organisations plus légères, dotées de moins de managers mais de leaders mieux armés, un immense angle mort doit être levé. Avant que ces nouvelles compétences humaines et comportementales puissent être déployées efficacement par les managers, ce sont les collaborateurs directs eux-mêmes qui doivent être accompagnés. On ne peut pas manager différemment si l'équipe n'est pas armée pour travailler différemment.

 

Le Paradoxe de la grande bascule : Être directif pour libérer l'autonomie

Beaucoup de leaders éprouvent aujourd'hui des difficultés avec la directivité. Nourris aux concepts de management horizontal, ils hésitent à imposer des règles strictes. C'est une erreur de lecture de la transition actuelle.

L'explosion des outils d'IA (Copilot, agents autonomes) a créé une asymétrie de compétences majeure. Face à l'inconnu technologique et au manque de compétences en apprentissage autodirigé, le réflexe premier des équipes reste trop souvent la dépendance hiérarchique. Si le manager laisse chaque collaborateur « tester l'IA dans son coin », il s'expose à une dérive opérationnelle et à un harcèlement de questions techniques à faible valeur ajoutée ("Comment je fais ce prompt ?", "L'IA a bogué, tu peux regarder ?").

Le manager de 2026 ne peut pas être un coach empathique s'il passe quatre heures par jour à servir de support technique à son équipe. C'est pourquoi la grande bascule commence par une réinitialisation du management situationnel. Pour pouvoir lâcher prise à terme, le manager doit temporairement adopter une posture directive et hautement pédagogique : le rôle de Manager-Tuteur.

Étape 1 : Le Tutorat en apprentissage autodirigé (Accompagner l'équipe)

L'autonomie radicale ne se décrète pas, elle s'enseigne. Avant de se retirer du suivi opérationnel, le manager doit utiliser sa directivité pour structurer la montée en compétences de ses collaborateurs à travers trois leviers non négociables :

 

A. Fixer le cadre et les frontières d'usage de l'IA

Le manager agit ici comme un Directeur Pédagogique de son entité. Il clarifie ce qui peut et ne peut pas être fait avec l'IA. Il impose les scripts validés, définit les protocoles de sécurité des données et mandate les automatisations qui doivent faire gagner de temps à l'équipe.

B. Instaurer la règle des "3 solutions" avant escalade

Pour forcer le muscle cognitif de l'auto-formation chez l'employé, le manager ferme la porte aux sollicitations de bas niveau. Aucun collaborateur ne peut remonter un problème technique sans présenter :

  • Une définition claire et écrite du problème.
  • Deux tentatives d'auto-résolution documentées (ex : le prompt testé et le résultat obtenu).
  • Une hypothèse de solution qui nécessite un arbitrage stratégique.

C. Modéliser le raisonnement (La pédagogie en action)

Face à un blocage légitime, le manager ne donne pas la solution. Il pratique l'observation en miroir : il montre en direct comment il cherche, comment il interroge l'IA, comment il valide les sources et repère les hallucinations. Il enseigne la méthode pour que le collaborateur devienne son propre moteur d'apprentissage.

Étape 2 : Le Pivot Rapide vers le Manager-Coach

Dès que le niveau d'autonomie technique de l'équipe est validé et certifié par le manager, le « facteur peur » du lâcher-prise s'effondre. Le leader peut opérer une rupture nette sur le plan opérationnel et basculer pleinement dans sa haute valeur ajoutée humaine.

Libéré des interruptions quotidiennes, le manager déploie enfin les compétences clés indispensables à la survie des organisations légères :

  • Le questionnement puissant comme bouclier : Le manager devient un miroir, pas une éponge. Il accueille les problématiques complexes et les tensions interpersonnelles en renvoyant la responsabilité de l'action : "Quelles options s'offrent à nous pour respecter notre Étoile du Nord ?".
  • Le codéveloppement entre pairs : Pour rompre l'isolement face à des équipes plus larges, les managers mettent en place des cercles d'intelligence collective réguliers. Ils apprennent à s'appuyer sur leurs pairs pour résoudre les cas managériaux complexes, plutôt que de tout porter seuls.
Conclusion : Le Message pour les Directions RH

Le virage vers un management plus humain et plus agile est une illusion si l'on oublie l'étape de la mise à niveau méthodologique des collaborateurs.

Exiger de vos managers qu'ils soient de formidables coachs sans leur donner le droit (et le devoir) d'imposer un cadre strict d'autonomie technique à leurs équipes, c'est les condamner à l'épuisement professionnel. La grande bascule n'est pas une transition douce ; c'est un choix courageux. La directivité pédagogique initiale n'est pas le retour du micro-management, c'est le prix à payer pour sanctuariser l'humain et l'efficacité dans l'entreprise de 2026.

Trois questions pour guider votre plan d'action RH :

  1. Nos programmes de formation actuels préparent-ils les managers à être des tuteurs pédagogiques capables de développer l'apprentissage autodirigé de leurs équipes ?
  2. Avons-nous formellement défini le niveau d'autonomie technologique (IA) requis pour un collaborateur individuel afin de décharger sa ligne managériale ?
  3. Comment accompagnons nous nos managers pour surmonter la peur du lâcher-prise lors de la transition vers le retrait opérationnel ?

Article rédigé par Daniel Scott EVANS, PH.D., SFHEA, professeur Audencia

 

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