26/05/2026

Souveraineté(s) : et si la robustesse était la bonne boussole ?

Des participants Executive Education

De Jean Bodin à l’autonomie stratégique européenne, la souveraineté a changé de nature : elle ne se mesure plus à ce que l’on possède, mais à ce que l’on reste capable de faire.


« Souveraineté numérique », « souveraineté industrielle », « souveraineté alimentaire »… Le mot est partout : discours politiques, feuilles de route industrielles, comités de direction. Mais à force de tout désigner, il finit par ne plus rien dire, et une première plongée dans le sujet donne vite le tournis. Et si la souveraineté n’était, au fond, qu’une autre manière de parler de robustesse — cette capacité à durer et à agir dans un monde qui ne tient pas en place ? Petit tour d’horizon.
 

Aux origines : une affaire d’autorité

On attribue la notion à Jean Bodin (1576) : la souveraineté y est « absolue » et « perpétuelle », incarnée par le pouvoir de faire la loi[1]. L’ordre westphalien (1648) en fait ensuite un principe d’ordre international : chaque État exerce une autorité exclusive sur son territoire, et tous sont égaux. Les révolutions américaine et française déplacent le titulaire — du prince vers le peuple ; plus tard, l’ONU fixe droits et obligations.
Pis, l’Europe brouille les cartes : les États y mettent des compétences en commun (marché, monnaie, commerce) tout en restant souverains. D’où le vocabulaire récent d’« autonomie stratégique », puis d’« autonomie stratégique ouverte », ou encore d’ »autonomie stratégique augmentée » : faire ses propres choix tout en restant ouvert. Et à chaque saut technique, la notion doit se redéfinir : la mer et l’air l’ont obligée à s’étendre bien avant que le numérique et la donnée ne posent les mêmes questions de frontières et de contrôle.
 

Un mot, mille sens

Reste à s’entendre sur le terme. Une première grille en distingue quatre faces :
•    Interne : autorité suprême sur un territoire ;
•    Externe : indépendance et reconnaissance par les autres ;
•    Juridique : pouvoir ultime de créer la norme ;
•    Politique : capacité effective de gouverner et d’appliquer.
Par-dessus se greffent les souverainetés « par domaines » — numérique, énergétique, industrielle, sanitaire, alimentaire, financière, de défense — que les États, fragilisés par la mise en commun européenne, reprennent un à un, de façon assez silotée. La souveraineté numérique en est l’exemple type, définie par l’Union comme l’autonomie et la capacité d’agir dans le champ digital.
 

De l’exclusivité à la capacité d’agir

Sous cette diversité, une tension de fond. D’un côté l’exclusivité westphalienne : « je suis roi en mon pays », une autorité pleine et entière. De l’autre, la capacité d’agir : être souverain, c’est pouvoir décider et produire des effets, même dans un monde interdépendant — ce que la recherche appelle la souveraineté « de facto », par contraste avec la souveraineté « de jure », purement légale. La souveraineté devient alors fonctionnelle — elle se mesure à ce qu’on peut faire —, graduelle (jamais tout ou rien) et contextuelle (variable selon les secteurs). Elle accepte des dépendances choisies, tant que la liberté de décision finale est préservée.

Le chaînon manquant : la robustesse

C’est ici qu’Olivier Hamant éclaire le débat. Il oppose la performance — atteindre un objectif avec le minimum de moyens — à la robustesse, soit le maintien d’un système viable malgré les fluctuations[2]. Or la souveraineté fonctionnelle est exactement une propriété de robustesse. Une chaîne optimisée à l’extrême (flux tendu, fournisseur unique) maximise la performance mais détruit la souveraineté : au premier choc, la capacité d’agir s’évapore. Redondance, marges, diversification, ancrage : les leviers de la robustesse sont ceux de la souveraineté. Une organisation souveraine est celle qui peut continuer à décider quand un acteur clé disparaît.

Peut-on la mesurer ?

Plusieurs cadres s’y essaient, chacun partiel. L’Open Strategic Autonomy du JRC croise autonomie d’innovation et autonomie économique. L’European Sovereignty Index de l’ECFR note la contribution des États sur six terrains (climat, défense, économie, santé, migration, technologie). D’autres complètent le tableau sans pleinement convaincre : l’ECO-SOV et son triptyque proactif / défensif / prospérité, le Sovereignty Index adossé au trilemme globalisation-démocratie-souveraineté, ou encore le Burke Sovereignty Index. Faute d’objet unique, le plus honnête reste sans doute le tableau de bord multicritères, souvent présenté en radar : il assume la diversité de la notion plutôt que de l’écraser sous un score unique.

Et pour nos entreprises ?

À l’échelle d’une organisation, plutôt qu’un score, on peut dérouler une grille — chaque dimension formulée comme un test de résistance aux chocs.

Chacune de ces lignes est un test de robustesse, jamais une mesure de performance. La robustesse se joue d’ailleurs aussi dans le management : passer du manager « agent de processus », qui surveille le « comment », au manager « architecte de contexte », qui fixe le cap et laisse l’équipe exécuter. Cultiver l’autonomie, c’est remettre du jeu dans les rouages plutôt que tout optimiser. Une équipe tendue à l’os est performante… jusqu’au premier choc.

Une pratique, pas un drapeau

La souveraineté n’est ni binaire ni un étendard : c’est une pratique, graduelle et contextuelle. La bonne question n’est pas « suis-je totalement indépendant ? » — personne ne l’est — mais : qu’est-ce que je reste capable de faire, et qui peut m’en empêcher ? Tout le reste n’est que mesure.

 

Un article de Nicolas MINVIELLE, enseignant chercheur à Audencia.


[1]Jean Bodin, Les Six Livres de la République (1576).
[2]O. Hamant, Antidote au culte de la performance. La robustesse du vivant (Gallimard, 2023).
 

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